samedi 26 février 2011

EN PROIE AU TRANSHUMANISME

Introduction au roman-vérité : "La Proie", de Michel Crichton
Ruth Stegassy, en compagnie de Marina Maestrutti, philosophe, doctorante en sociologie, explore l'imaginaire lié aux perspectives offertes par la convergence NBIC, la rencontre des nanotechnologies, des biotechnologies, de l'informatique et des sciences cognitives. Si vous n'avez jamais entendu parlé du transhumanisme, vous allez être étonné, c'est le moins que l'on puisse dire ! À une époque où la fuite en avant technologique est sujette à de plus en plus d'interrogations, la foi des transhumanistes surprend. Effraie ?

À un moment ou à un autre, dans le courant du XXIe siècle, la rencontre entre notre imprudence aveugle et notre puissance technologique toujours croissante déclenchera une véritable déflagration. Un domaine particulièrement propice à cette rencontre se trouve à la jonction des nanotechnologies, de la biotechnologie et de l'informatique. Trois domaines qui ont en commun les moyens de libérer dans l'environnement des entités capables de se reproduire.

Nous vivons depuis plusieurs années avec les premières de ces entités, les virus informatiques. Et nous commençons à avoir une expérience concrète des problèmes engendrés par la biotechnologie. Le rapport récent selon lequel, au Mexique, des semences de maïs subissent des modifications génétiques - malgré la législation et les contrôles - n'est que le premier pas du long et difficile parcours qui nous attend avant d'arriver à la maîtrise de nos technologies.

Parallèlement, les croyances bien enracinées sur l'absence de risques dans le domaine de la biotechnologie - une opinion défendue par la grande majorité des biologistes depuis les années 1970 - sont aujourd'hui remises en question. La création involontaire d'un virus extrêmement destructeur par des chercheurs australiens en 2001 a poussé bien des spécialistes à repenser la question. à l'évidence, nous ne considérerons pas dans l'avenir cette technologie avec l'insouciance du passé.

Les nanotechnologies sont les dernières-nées et, d'une certaine manière, les plus radicales. Elles s'intéressent à la construction de machines d'une taille infiniment petite, de l'ordre de cent nanomètres, soit cent milliardièmes de mètres, et donc environ mille fois plus petites que le diamètre d'un cheveu. Au dire des experts, ces machines fourniront aussi bien des composants électroniques miniaturisés que de nouveaux traitements contre le cancer que de nouvelles armes de guerre.

Le concept de nanotechnologie remonte à 1959. On le trouve dans une communication de Richard Feynman intitulée: "Il y a de la place en bas" (There's plenty of room at the bottom).

Quatre décennies plus tard, la spécialité en est toujours à ses débuts malgré un incessant battage médiatique. Cependant, des progrès sensibles ont été réalisés et les investissements sont en augmentation considérable. Des entreprises telle que IBM, Fujitsu ou Intel consacrent des budgets énormes à la recherche. Ces deux dernières années, le gouvernement des États-Unis a investi un milliard de dollars dans les nanotechnologies.

Des produits issus de ces recherches arrivent déjà sur le marché: crèmes solaires, tissus antitaches, matériaux composites pour les voitures. D'autres seront bientôt commercialisés: ordinateurs et dispositifs de stockage de très petite taille.

Certains de ces "produits miracles" si longtemps attendus commencent à faire leur apparition. En 2002, une société a mis en vente un verre autonettoyant, une autre un pansement composant de nanocristaux, possédant des propriétés antibiotiques et anti-inflammatoires.

Les nanotechnologies s'intéressent principalement aujourd'hui à la composition des matériaux, mais leurs applications potentielles vont bien au-delà…

Depuis plusieurs décennies, on s'interroge sur la création de machines capables de s'auto-fabriquer; dès 1980, une publication de la NASA passait en revue différentes méthodes pour y parvenir. Il y a 10 ans, deux scientifiques de renom ont abordé sérieusement la question: "D'ici cinquante à cent ans, nous verrons probablement apparaître une nouvelle classe d'organismes. Ces organismes seront artificiels dans le sens où ils auront été conçus par l'homme. Mais ils auront la capacité de se reproduire et ils "évolueront" vers autre chose que leur forme originelle; ils seront "vivants" dans les différentes acceptions de ce terme ... Le rythme de l'évolution sera extrêmement rapide ...
Les conséquences pour l'humanité et la biosphère pourraient être énormes, plus importantes encore que la révolution industrielle, l'arme nucléaire ou la pollution de l'environnement. Nous devons d'ores et déjà prendre des mesures pour préparer les conditions de l'apparition d'organismes artificiels."
[Farmer, J. Doyne et Aletta d'A. Belin, Artificial Life: The Coming Evolution, dans Artificial Life II].

K. Eric Drexler, le chantre des nanotechnologies, exprimait des inquiétudes de même nature : "Nombreux sont ceux, moi y compris, que les conséquences de cette technologie emplissent d'un profond malaise. Il y aurait tant de choses à changer que le risque est grand que la société, faute de préparation, ne sache pas s'y prendre." [K. Eric Drexler, Introduction to Nanotechnology, dans Prospects in Nanotechnology].

D'après les prévisions les plus optimistes (ou les plus alarmistes selon le point de vue), ces organismes ne verront pas le jour avant plusieurs dizaines d'années.
Nous sommes en droit d'espérer que, lorsqu'ils feront leur apparition, nous aurons mis en oeuvre des moyens de contrôle internationaux sur les créations technologiques capables de se reproduire.

Nous pouvons aussi espérer que ces contrôles seront appliqués avec rigueur; nous avons déjà appris à traiter les fabricants de virus informatiques avec une sévérité inconcevable il y a vingt ans. Nous envoyons les pirates informatiques derrière les barreaux.

Les spécialistes dévoyés de la biotechnologie seront bientôt logés à la même enseigne. Mais il est évidemment possible qu'il n'y ait pas de moyens de contrôle. Ou que quelqu'un parvienne à créer bien plus tôt qu'on ne l'imagine des orgsnismes artificiels capables de se reproduire. Si cela doit arriver, il est difficile d'en prévoir les conséquences.

C'est ici, en résumé, le sujet du roman-vérité : « La Proie » de Michael Crichton

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